Thèmes

  • Macro-systèmes techniques

    La notion de macro-système technique se fonde au départ sur les thèses de l'historien Tom Hughes exposées dans l'ouvrage au titre volontairement ambigu en anglais "Networks of Power".

    Bien que les thèses de Hughes portent sur l'émergence du système électrique américain, le chemin de fer donne parfaitement le modèle du MST : une infrastructure en forme de réseaux sur lesquels circulent des flux constitués d'objets physiques, les trains, et sur laquelle se greffe une technologie d'observation et de régulation des flux en temps réel, dont le télégraphe fut le premier exemple dans l'histoire.

    Les centres de contrôle sont organisés sur la base d'une visualisation des flux grâce à un réseau de capteurs d'information, au sens large, et les décisions sont prises dans une gestion délocalisée par rapport au problème qui se pose. Pour simplifier et dans la suite de cet exemple, le conducteur de train obéit à des ordres, sous la forme de signaux par exemple, et ne prend pas décision par lui-même, sauf cas exceptionnels. On peut dire que ce système est constamment présent à lui-même, comme  sujet parfaitement rationnel et pourtant diffus.

    Ce modèle du train vaut bien sûr pour tous les grands systèmes techniques qui transportent des objets matériels, l'aéronautique notamment, mais on parle aussi dans le cas de technologies moins lourdes, de MST de second ordre pour les flottes de camions, ou la transplantation d'organes par exemple. Toutefois les technologies qui se construisent autour d'objets techniques moins concrets, s'insèrent de même dans un MST lorsqu'elles étendent leur emprise sur le social. On a déjà cité le cas de l'énergie électrique, mais cela vaut aujourd'hui pour toutes les énergies et, bien plus, par un effet de retournement les flux de signes des réseaux télécoms deviennent eux-mêmes des macro-systèmes qui s'appuient sur une infrastructure matérielle fixe, les centres des traitement de données, les relais émetteurs-récepteurs, les satellites, etc …

    Le MST peut donc se décrire comme une mégamachine grosse consommatrice d'énergie, essentielle pour la société thermoindustrielle, ( parce que fondée sur la chaleur procurée par le feu des énergies fossiles). Toutefois il doit se concevoir aussi comme un ensemble politique. Et cet aspect le distingue des simples "grands systèmes techniques", tels la centrale nucléaire, ou l'objet sophistiqué avion, car les MST se branchent les uns sur les autres et constituent un nouveau pouvoir qui est aussi bien économique que politique.

    Etant face à ce nouveau monstre aux contours flous, sans frontières définies, sinon celle de sa puissance, en sont réduits à devenir des observateurs qui tentent de contrôler un devenir sans profondeur éthique. Le citoyen moderne, du fait qu'il ne survit que branché, entre dans une nouvelle dépendance face à cette nouvelle forme de la "grandeur" technologique contemporaine. Cette question est d'importance pour envisager l'avenir de nos sociétés car le débat écologique identifie assez mal cette question alors que la critique de la délocalisation, du piège énergétique mégamachinique, de l'obligation du branchement sur le réseau, forment des enjeux décisifs pour imaginer un avenir qui permettrait d'éviter d'entrer dans le mur des limites de la planète vers lequel nous entraine la soif insatiable de puissance inscrite dans les technologies MST.

  • Déterminisme technique et risques technologiques

    Une certaine histoire des techniques, que l’on trouve aussi bien dans les manuels scolaires que dans des ouvrages universitaires, nous fait croire à une évolution continue de la capacité à agir sur le monde par l’activité technicienne. Cette vision s’ancre sans aucun doute dans une philosophie qu’on appelait au XVIIe histoire universelle mais aujourd’hui elle a perdu sa dimension morale et politique pour s’incarner presque uniquement dans le progrès technologique.

    Notre position théorique va à l’encontre de cette universalité du progrès technique et conteste sa fatalité. Tout changement technique est lié à une ensemble de valeurs qui l’orientent dans un certain sens. Le fait d’aller plus vite correspond par exemple à une obsession de la vitesse, une culture dépourvue de cette valeur centrale n’inventerait pas les transports rapides.

    Mais en outre l’objet lui-même ne s’inscrit pas dans une continuité anthropologique, il n’en a que l’apparence. Le char à bancs ou la diligence ne sont pas les ancêtres des voitures automobiles, ces dernières s’insèrent dans un tout autre univers mental, de liberté individuelle, de consommation, de la puissance de la thermo-industrie (fondée sur l’énergie fossile et la puissance du feu). L’avion n’est pas le résultat d’un "progrès technique" en soi, ni même de la seule obsession vitesse mais du fait politique et militaire des deux grandes guerres, il est le fruit d’un hasard non technique. Ceci est encore plus net pour le nucléaire.

    Il n’existe donc aucun déterminisme dans l’objet technique lui-même, aucune transcendance qui apparaitrait sous la forme d’une tendance immémoriale à aller dans un sens, mais au contraire une dépendance du changement technique à l’égard des mœurs, des valeurs d’une société qui fonde sa culture en général. En lien avec elle la culture technique oriente l’évolution des objets dans une trajectoire plutôt qu’une autre.

    La socio-anthropologie des techniques pose directement la question du relativisme dans la l’évolution technoscientifique et considère le déterminisme technologique comme une forme avérée de métaphysique du progrès.

  • Automatisation

    L’automatisation consiste à mettre en action des machines qui réalisent une tâche, programmée à l’avance par l’homme, mais sans intervention extérieure au cours de leur fonctionnement.

    Ces dispositifs s’inscrivirent d’abord dans une pensée magique : ils relayaient les forces de la nature (maîtrise de l’écoulement du temps par la clepsydre) ou du surnaturel (défense des juifs par le Golem) ; et cette dimension n’a pas disparu totalement aujourd’hui.

    L’invention du métier à tisser entièrement automatisé (Vaucanson) ouvrit une ère industrielle où les robots ont remplacé les travailleurs humains au nom de la rentabilité et de la paix sociale (révolte des canuts de Lyon). L’automatisation était censée mettre fin aux tâches pénibles et répétitives (usines automobiles, pétrochimie), concilier sécurité et efficacité (aéronautique) ; elle permet l’action en milieu hostile (missions spatiales, maintenance en centrale nucléaire, drones militaires). Grâce aux progrès de l’ordinateur et des télécommunications, elle se généralise  à la plupart des activités humaines : éducation et connaissance, loisir, santé, sociabilité, contrôle social… Tantôt elle mime l’homme de façon spectaculaire : robots chirurgiens, assistants personnels pour personnes très âgées. Tantôt elle prend la forme de dispositifs invisibles pour l’utilisateur : monnaie électronique, biométrie, décryptage du génome, réseaux sociaux sur internet, moteurs de recherche…

    En somme, fruit de recherches scientifiques en développement constant, cette diversification extrême des applications techniques fait de l’automatisation un fait à la fois technique et social majeur, une caractéristique de la civilisation contemporaine.

    Ce constat, qui fut à l’origine de la création du Cetcopra, appelle un ensemble d’investigations sur les chemins suivis par l’innovation (controverses et combats autour de chaque « avancée » technique) et sur l’imaginaire collectif des acteurs de cette socio-histoire (les scientifiques et ingénieurs qui ont pensé le projet d’un monde automatisé, et les utilisateurs qui vivent les réalisations au quotidien). L’observation sur des terrains diversifiés met en évidence la multiplicité des formes de collaboration entre acteurs humains et machiniques, elle éclaire les changements dans les rapports sociaux (déplacement des pouvoirs et reproduction des inégalités, "vol des savoirs opératoires" par des professions nouvelles), elle esquisse une redéfinition du propre de l’homme (rapports entre le corps et les artefacts, entre l’intelligence vivante et les machines dites intelligentes).

  • Technosciences

    Le terme "technoscience", assez flou avec une forte connotation de postmodernité, n’a jamais été approprié par les acteurs de la recherche. Et pourtant son apparition et sa diffusion dans les années 1980 est le symptôme d’un changement important qu’il s’agit de cerner et d’approfondir.

    Gilbert Hottois (Le signe et la technique. La philosophie à l’épreuve de la technique, 1984) soulignait les modes inédits d’internalisation de la technique dans les sciences à la fois comme milieu et comme finalité de la recherche.

    Bruno Latour de son côté a fait un usage polémique de ce terme (La science en action,1987) pour déconstruire le mythe de la pureté et de l’autonomie des sciences en mettant à jour les nombreuses stratégies d’alliance hybrides (instrumentales, financières, rhétoriques, politiques, etc.) requises pour "fabriquer" les faits scientifiques - la technoscience décrivant "la science telle qu’elle se fait".

    Sans prétendre que la technoscience constitue un nouveau paradigme qui bouleverserait tout le paysage des sciences et des techniques, notre recherche vise essentiellement à caractériser le mode d’existence des objets technoscientifiques. Elle procède d’une série de questionnements relatifs à :

    • l’interaction entre science et technique (notion faible)
      • la présence des techniques dans les pratiques scientifiques change-t-elle le statut de la démonstration scientifique et le rapport à la nature extérieure ? En particulier que signifie fonctionnaliser des objets ?
      • l’importance prise par la technique dans la pratique scientifique signifie-t-elle une orientation purement utilitaire de cette dernière ?
      • signe-t-elle un discrédit de la technologie ?
    • la notion critique & polémique de science impure
      • de quoi témoigne l’apparition du mot technoscience dans années 1980 (réorganisation de la recherche ? invasion du marché ? subordination aux valeurs et attentes de la société ?)
    • la technoscience comme ideal-type contemporain (notion forte)
      • quels effets ont produits par les technosciences (reconfigurations ontologiques, brouillage des repères culturels, importance croissante des politiques scientifiques, des valeurs dans la science, rôle de l’éthique, etc) ?

    Pour affiner cette notion nous avons recours à des enquêtes de terrain dans le domaine des nanotechnologies, de la génomique, de la biologie synthétique, des technologies de l’information, etc.

  • Corps et techniques

    Le groupe de travail n°41 (GT41) "Corps, techniques et société", de l’Association Française de Sociologie (AFS), rassemble depuis 2007 des chercheurs en sciences humaines et sociales, désireux de penser ensemble deux domaines de recherche : celui des corps et celui des techniques. C’est au sein du Cetcopra que cet axe de recherche est né. Il s’est d’emblée ouvert à un recrutement international de ses membres (Italie, Suisse, Canada).
    Le groupe a été reconnu par l’AFS en juin 2007, et a organisé depuis cette date diverses manifestations scientifiques  (journées d'étude, colloques et congrès), ainsi qu’un séminaire annuel. Il est co-dirigé par Caroline Moricot (Paris 1 – Cetcopra), Valérie Souffron (Paris 1 – Cetcopra) et Marina Maestrutti (Paris 1 – Cetcopra).

    Le groupe a été reconnu par l’AFS en juin 2007, et a organisé depuis cette date diverses manifestations scientifiques  (journées d'étude, colloques et congrès), ainsi qu’un séminaire annuel. Il est co-dirigé par Caroline Moricot (Paris 1 – Cetcopra), Valérie Souffron (Paris 1 – Cetcopra) et Marina Maestrutti (Paris 1 – Cetcopra).

     

    Problématique générale :

    Penser un entre-deux

    Le projet initial et global du GT41 a été de penser le corps et les techniques comme un seul et unique objet de recherche, donc de chercher à abolir les frontières qui bornent deux domaines de recherche le plus souvent distincts, et qui séparent notre discipline élective (la sociologie) d’autres sciences humaines également intéressées par cet entrecroisement.

    Le désir de lier ce qui est habituellement pensé de manière hétérogène dans la recherche, ne signifie pas l’ignorance de ce qui nous précède dans cette pensée conjointe, mais au contraire la nécessité de s’appuyer sur une triple tradition : celle de la sociologie des techniques (A. Gras, B Latour), celle des Science and Technology Studies (STS ; B. Bensaude) et celle de la sociologie du corps (J-M. Berthelot, S. Clément, et M. Druhle, Le Breton, L. Boltanski, P. Bourdieu), elles mêmes historiquement précédées par l’anthropologie et l’ethnologie, qui n’ignorent depuis leurs origines, ni les techniques (L. Morgan, A-G. Haudricourt), ni le corps (R. Hertz, G. Bateson, M. Mead, F. Loux, Y. Verdier, E. de Martino). Lier ce qui se pense le plus souvent de manière hétérogène, à la remarquable exception de Marcel Mauss, ne saurait réduire le projet à une pensée de l’interstice. Notre objet nous conduit à « une pensée de l’entre-deux » qui se veut une accentuation, une mise au jour de problématiques que nous pensons originales.

    Très peu de travaux portent actuellement sur les croisements et les intrications entre les corps et les technologies contemporaines, à l’exception des études féministes (B. Duden, D. Haraway, R. Maines) qui considèrent le corps des femmes comme « lieux techniques ». Il s’agit pourtant d’une question ancienne que Marcel Mauss a abordée en identifiant le corps comme lieu « physique » – dans son épaisseur et dans sa chair – dans lequel une société inscrit et transmet ses valeurs. Mais c’est à la suite de George Balandier que notre approche vise à dépasser l’archéologie inscrite dans les corps pour prendre en compte les sociétés en devenir, leurs dynamiques et leurs changements, en explorant les nouveaux mondes socio-techniques qui informent les corps contemporains. Les corps se constituent alors en lieux autant physiques que symboliques dans lesquels la société inscrit ses conceptions de l’humain.

    Ce constat nous permet de nous positionner par rapport à une grande thèse de l’anthropologie scientifique, celle d’André Leroi-Gourhan par exemple, qui décrit le devenir humain comme un processus d’extériorisation des fonctions biologiques dans les techniques. L’homme s’est humanisé en fabriquant des outils détachés de son corps. L’amovibilité technique serait une formule biologique originale inventée par un vivant particulier pour résoudre le problème de l’adaptation. L’objectivation, l’extériorisation technique, serait donc une condition essentielle du processus de l’hominisation. Hannah Arendt insiste elle aussi sur le fait que l’objectivité technique est une modalité de base de la condition humaine. L’existence humaine prend son sens et ne peut ainsi s’établir que dans un monde artificiel d’objets durables – des œuvres – qui s’oppose au pouvoir d’érosion de la nature.

    Les nouveaux dispositifs techniques viennent questionner autrement cette thèse puisque désormais les objets ne sont plus nécessairement détachés du corps mais peuvent lui être annexés ou être placés dans une proximité qui remet en question la frontière externe/interne. Les exemples de la biométrie (G. Dubey, X. Guchet) ou des nanotechnologies (M. Maestrutti) appliquées à la médecine ou à la communication évoquent une sorte de désobjectivation technique avec incorporation de la technique dans le corps. Cependant ces discours d’accompagnement doivent là encore être confrontés à la tradition anthropologique et philosophique et soulèvent notamment la question de savoir si ces nouveaux « objets » peuvent constituer un monde au sens de Hannah Arendt, à l’intérieur duquel une existence humaine (bios) pourra se manifester. Ces nouveaux "objets" n’existent pas encore et rien ne permet d’affirmer avec certitude qu’ils existeront et que nous assisterons à cette régression anthropologique. Notre constat actuel est que le corps reste, malgré tout, « central » et pas assez pris en compte par la sociologie des techniques dans sa spécificité charnelle autant que cognitive. Il est un lieu de "résistance", qui trouve sa place même dans les processus les plus poussés d’automation (du cockpit des avions de combat, par exemple), mais il est aussi traversé continuellement par des instances de pouvoir et de normativité, des stratégies de façonnement et d’adaptation qui tentent de le définir, de le mettre à distance, d’en neutraliser la présence (y compris la présence du corps mort).

    Ainsi les perspectives anthropologiques et philosophiques rejoignent-elles celle de la sociologie : le corps ne peut se penser ni comme totalement social, ni comme totalement individuel. Il est sans cesse pris dans une dynamique sociale de façonnement réciproque qui se fait constamment avec et à travers les systèmes et les objets techniques qui constituent notre dimension d’existence.

    Le cadrage socio-anthropologique

    L’objet "corps et technique" ouvre lui-même une perspective qui ne saurait rester mono-disciplinaire. La socio-anthropologie, dans ce qu’elle offre comme ouvertures à la transdisciplinarité et à la complexité (E. Morin), fournit un cadre innovant pour aborder cet objet. Seul le dialogue des disciplines nous semble à même d’éclairer le parcours. Aussi nous semble-t-il indispensable de recourir :

    • à la sociologie, dans ce qu’elle éclaire le lien social, les logiques de dominations et de résistances
    • à l’anthropologie parce que nous faisons l’hypothèse qu’une redéfinition de l’humain est en jeu (cf ci après). L’anthropologie oblige au décentrement : regarder ailleurs, pour mieux regarder ici ; conjuguer endo- et exo- tique. Saisir les questions de substances avec Maurice Leenhardt, par exemple, pour penser la nature de notre substance modifiée par les techniques : tels sont les décentrements et les détours que (nous) permet l’anthropologie
    • à l’histoire, parce qu’elle nous évite de tomber dans l’écueil de l’évolutionnisme
    • à la philosophie dans ce qu’elle apporte au débat sur l’objectivation technique, sur la partition entre nature et culture, naturel et artificiel…

    Cette pensée de l’entre-deux (où le « un » serait la sociologie, et le « deux » toute science humaine, ou non humaine qui nous semblerait utile à l’étude de nos objets) ne peut donc être réduite à une pensée des interstices. Elle nous rend sensible aux mouvements, aux dynamiques, aux recompositions. L’objet "corps et techniques" dépasse même les exigences des usages des seules sciences humaines et sociales pour cohabiter avec les sciences dites « dures » : ergonomie, ingénierie, biologie, médecine. Cette transdisciplinarité, parce qu’elle échappe à l’enfermement, nous conduit à penser ensemble l’individu et le social, le local et le global.

    La question du lien social : des corps et des techniques

    Dans le quotidien, le corps est ce "Je" qui fait la chair de notre rapport au monde et à autrui. Le lien social est à l’épreuve de nouvelles techniques ; nos recherches nous le montrent. Il est repensé, projeté, extrapolé. Comment « exister ensemble » dans ce monde là ?

    Le "brouillage du proche et de l’éloigné" (P. Bouvier, 1995) traverse aussi les corps. Le soi se construit avec le corps, dans le rapport au monde qui passe par la chair. Mais il pourrait tout aussi bien (et de plus en plus) se construire avec les machines, ou par le recours aux techniques qui, en agissant sur le corps, pourraient devenir ces nouveaux « lieux » de fabrication, amélioration, élaboration de soi. Le politique et le social ne sauraient ignorer ces « lieux », quand ils n’en seraient pas eux même les concepteurs ou les manipulateurs. Quel système, quelle société "choisissent" les orientations "corps et techniques" que nous étudions ? Quelles sont les formes des biopouvoirs (M. Foucault, N. Rose), les "gouvernements des corps" (D. Memmi) à l’œuvre ?

    "Lorsqu’on invente une machine, on invente une relation sociale" affirme Alain Gras. Les technologies que nous étudions sont redevables des macro-systèmes techniques. Elles ne peuvent donc pas être analysées sans contextualisation : sociale, historique, politique. Le lien social est aujourd’hui caractérisé par le fait d’être formaté par les médias et les institution), instrumentalisé (par l’individualisme). A coté de ces grandes tendances, on peut aussi repérer des formes nouvelles d’"entre-soi", plus rares, mais dans l’affirmation de liens collectifs. Ils relèvent de formes tactiques (selon la typologie de Michel de Certeau) et s’expriment dans les "arrangements" qui permettent "d’assumer les carences symboliques" de la société technologique. Entre individu et société, les dynamiques restent.

    La socioanthropologie du corps et des techniques doit savoir saisir les mutations, comme repérer, sous l’avènement, le tendanciel, le fugace, les résurgences, les permanences. Les frontières, les limites, les interstices, les crises et les mutations (G. Balandier), les endoréismes (P. Bouvier) sont ces "non-lieux" d’où l’on peut tenter de comprendre des logiques sociales en cours.

  • Environnement

    La question de l'énergie est indissociable d'une interrogation sur le progrès technique. Elle est d'ailleurs au cœur de la réflexion sur la modernité et la technique depuis les débuts du Cetcopra, avec notamment les travaux d'Alain Gras. Son dernier ouvrage, Le choix du feu (2007, Fayard), confirme la place centrale qu'il lui donne dans la compréhension de notre société, des choix qui ont pu y être fait et des impasses qu'elle rencontre maintenant.

    Ce thème se redéploie aujourd'hui au sein du Cetcopra en se nouant à la problématique environnementale. Les recherches en cours, et les nombreuses thèses consacrées à ce thème, en proposent une approche socio-anthropologique : sur les modes d'existence des énergies renouvelables et leurs implications sociales, politiques et économiques; sur la question des déchets nucléaires et des temporalités dans lesquelles il nous engage collectivement ; sur le principe et les moyens de rationnement de l’énergie aujourd'hui à l’étude ; sur le sens et les implications sociales des différentes échelles auxquelles sont pensés les réseaux énergétiques.

    C'est plus généralement notre mode de développement et d’être au monde qui est ainsi questionné : quelles "réponses" propose notre société face aux perturbations écologiques et énergétiques, oscillant entre la recherche d'une "solution technologique" et la mise en œuvre progressive d'une nouvelle dynamique sociale et culturelle ? Quelle place et quel sens donner à la théorie de la décroissance dans ce contexte ? De quelle façon les initiatives (individuelles ou collectives) émergeant au niveau local nous amènent-elles à aborder d'une façon nouvelle la décentralisation ? Quels imaginaires sont à l’œuvre dans les politiques environnementales, celle du rationnement de l’énergie, du nucléaire civil, du grand éolien ou encore du recyclage, mais aussi dans les différents types de réponses alternatives qui sont proposées face à ces problèmes ?

    L'attention particulière portée aux pratiques, usages ou phénomènes locaux, qui est au cœur de la démarche socio-anthropologique, nous conduit à porter un nouveau regard sur les problèmes se posant à l’échelle globale. Ainsi, c'est à partir de cas concrets (de communautés énergétiques locales, de conflits environnementaux - autour de projets de lignes THT, de parcs éoliens, ou de sites de stockage des déchets nucléaires-, de gestion locale des matières déchues, de pratiques militantes mettant en œuvre la sobriété ou la décroissance, etc.) que les problématiques sont définies et les rapports à l’énergie, l'environnement ou la nature appréhendés.

  • Nature/Artifice

    L’irruption de nouveaux êtres à l’allure étrange, comme des lapins phosphorescents, des machines moléculaires fabriquées au laboratoire ou des couplages de corps et de techniques inédits, passe pour "brouiller" définitivement la distinction de la nature et de l’artifice. Le phénomène n'est cependant pas nouveau, le partage entre ce qui est naturel et ce qui est artificiel a été souvent inquiété dans le passé : les technologies émergentes ne font que renouveler les termes d’un débat très ancien.

    Cela étant dit, toujours transgressée, déplacée, ou effacée, la distinction de la nature et de l’artifice a en même temps toujours été défendue, reprise, réaffirmée. Comment comprendre cet attachement profond à un partage que la dynamique des savoirs et des pratiques n’a pas cessé, historiquement, de contester ? N’est-ce pas le signe qu’en discutant la ligne de démarcation entre le naturel et l’artificiel, nos sociétés cherchent à défendre leurs valeurs et ce à quoi elles tiennent ? La distinction de la nature et de l’artifice ne serait donc pas seulement épistémique, qu’elle aurait également une signification axiologique.

    Dans plusieurs des projets de recherche engagés, le Cetcopra s'efforce ainsi de repérer les valeurs qui sont mises en jeu, dans les discours et dans les pratiques des individus, lorsque la distinction de la nature et de l’artifice se trouve malmenée sans être pour autant abandonnée.

  • Durabilité et temps multiples

    Les clichés sur le "développement durable" sont loin d’épuiser la question de la durabilité des objets techniques. Les objets techniques plongent dans des durées très hétérogènes. Ils doivent donc être considérés sous l’angle de multiplicité des échelles de temps dont ils participent et de leur inscription dans le monde.

    La question de la durabilité s’entend ainsi en deux sens :

    • le rythme des innovations

    Quel est le rôle des technologies dans la "spirale auto-alimentée" que constitue l’accélération du rythme de vie, le changement des structures sociales et l’innovation pour le marché ?

    • les régimes de temporalité des objets techniques

    Dans La Condition de l’homme moderne, Hannah Arendt soulignait le décalage entre la durée longue des objets fabriqués et le temps court de leurs usages. Pour approfondir ce qu’on peut appeler la « polychronie » des objets techniques, il faut dépasser la notion d’échelles de temps pour inscrire les objets techniques dans divers régimes de temporalité ou paysages temporels "timescapes" (Barbara Adam). Les objets techniques contemporains inscrits dans le présent – et même pour la plupart dans le jetable et l’éphémère - persistent néanmoins dans l’existence bien au-delà des projets de leurs designers et des services rendus aux usagers. Par leur statut hybride, ils sont inscrits dans la durée, la longue durée de temporalités qui dépassent nos capacités de représentation.
    Notre ambition est de montrer comment penser les objets techniques dans la multiplicité des temps, avec à l’horizon la perspective de la durabilité du monde commun que nous partageons avec ces objets. Nos recherches s’ancrent sur 4 thèmes :

    • objets traces
    • figures du futur
    • l’impensé (impensable) des innovations technologiques
    • comment interagir avec les objets techniques pour faire monde avec eux
  • Thanatologie

    La thanatologie a été définie par l’anthropologue africaniste Louis-Vincent Thomas, non pas comme étant une science de la mort "mais le regroupement de tous les savoirs philosophiques, théologiques et surtout scientifiques qui en parlent." "Plus exactement, elle s’intéresse à un triple objet. La mort, sa nature, ses causes et son origine, ses modalités. Le mourir et le mourant, le vécu de la mort, pour les mourants et les leurs, le droit à la mort s’il existe (euthanasie, suicide), les manières de bien mourir. L’après-mort, c’est-à-dire : les techniques de gestion du cadavre (inhumation, crémation, manducation partielle, abandon rituel) ; les rites funéraires avec leur cortège de symboles ; les actes de commémoration ; les pratiques du deuil ; enfin, l’eschatologie : mort définitive, résurrection, réincarnation, ancestralité."

    La perspective d’une socio-anthropologie du corps et des techniques, telle qu’elle est envisagée au Cetcopra, ouvre à cette socio-thanatologie polémique (J-M Brohm) des terrains de recherche spécifiques. Les sociétés techniciennes ont de nouvelles formes d’emprise sur les trois perspectives annoncée par Thomas ; qu’il s’agisse de donner, accompagner, administrer, recenser la mort ; de gérer le mourir, les mourants (et avant eux les personnes très âgées, ou les grands malades), leurs familles ; ou qu’il soit question de s’occuper des cadavres ou d’organiser la mémoire des défunts ; ou enfin de penser les fins dernières, l’amortalité (E. Morin) ou l’immortalité. La mort n’échappe ni aux imaginaires, ni aux pratiques des sociétés prises dans le macro-système technique.

    Les techniques et les technologies de traitements de cadavres ont servi de base à nos travaux, avec les recherches au long court sur les techniques crématoires (V. Souffron) : socio-anthropologie des alternatives à l’inhumation, philosophies et politiques sous-jacentes, minorités actives et dynamiques sociales mobilisées ; socio-anthropologie des objets techniques que sont les fours crématoires : conception, technologies, maintenance et usages ; socio-anthropologie des alternatives « vertes » à la crémation (resomation, promession).

    La place des techniques dans le mourir et dans le domaine de la gérontologie viennent alimenter ce domaine de la thanatologie (Robots d’assistance aux personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer : G. Dubey, C. Fassert, M. Maestrutti).

    En lien avec d’autres thématiques de recherches du laboratoire, les travaux que nous conduisons actuellement s’orientent vers :

    • les technologies de recherche en médecine légale et anatomopathologie mettant en œuvre l’imagerie médicale de pointe pour examiner les cadavres (virtopsie)
    • les technologies de guerre et de frappe à distance, avec les recherches sur les pilotes des avions de chasse et les drones, et le domaine de la socio-anthropologie du militaire (Cf Dubey G., Moricot C., S. Lefeez)
    • les technologies de construction de la longévité, avec la médecine régénérative, la recherche sur les cellules souche embryonnaire ou la nano-médecine (C. Lafontaine, M. Maestrutti), la mort s’inversant en vie, prolongée jusqu’à la pensée de l’amortalité et du transhumanisme ( M. Maestrutti)

    Enfin, deux autres domaines abordés au Cetcopra viennent travailler aux marges les questions posées par la thanatologie : celle des restes, des déchets, de la valence de la pureté et de l’impureté, et celle de l’environnement et des dépenses énergétiques.

    Dans le domaine en apparence calcifié des pratiques et des conceptions idéelles du mourir et de la mort, la modernité comme "incertitude" et "mouvement" (G. Balandier) questionne constamment les pratiques et les croyances. 

Champs de recherche

  • Aéronautique

    L’aéronautique est le cœur de métier du Cetcopra.

    Depuis la création du laboratoire, l’orientation socio-anthropologique a permis aux chercheurs de gagner une grande légitimité à la fois dans le milieu de la recherche et dans ce milieu très difficile à pénétrer qu’est l’industrie aéronautique. Les liens tissés permettent de renouveler les approches et les terrains. Ils constituent une formidable occasion de nourrir une réflexion sur les relations hommes-machines, l’appropriation des techniques et la question de l’environnement - l’avion étant le mode de transport le plus polluant (effets induits sur la nature, les populations, les modes de consommation de l’espace-temps).

    Après de nombreuses études en cockpit, en cabine, et en salles de contrôle, nous avons élargi le panorama aux autres acteurs du macro-système technique aéronautique, en y incluant le militaire. On distinguera donc les deux secteurs.

    • civil

    Après les nombreux travaux qui font du CETCOPRA un laboratoire unique en son genre d’étude de l’aéronautique, et à travers un vaste travail (2004-2008) fondé sur une observation socio-anthropologique des milieux pratiquant l’aviation légère, nous avons abordé un problème central pour la sociologie, à savoir rapport à la règle et ce tant du point de vue du pilotage des avions légers que de celui des acteurs de la réglementation aérienne.

    • militaire

    En 2005 -2007 les travaux de recherche portèrent sur la « polyvalence du Rafale », c’est à dire la prise en main d’une innovation technologique en rupture avec la tradition qui distingue les chasseurs et les bombardiers (appel d’offres du Ministère de la Défense. Recherche financée par le Centre d’Etude en Sciences Sociales pour la Défense CSSD/DGA).

    Un grand colloque organisé à la salle Louis Liard les 13-14 mars 2008, a fait le bilan de 20 années de recherches et proposé une réflexion prospective "L’avion : le rêve la puissance et le doute". Toutes les grandes organisations aéronautiques étaient présentes et la plupart avaient sponsorisé l’événement. (cf la publication des actes de ce colloques dans la rubrique "Publications" du site).

    Enfin, une convention tripartie a été signée entre le CETCOPRA, le Centre d’Histoire des Techniques et le Musée de l’Air.

  • Énergie

    Le centre d'intérêt principal du Cetcopra, sur le plan théorique, reste l’évolution technologique et le devenir de notre société. Une sévère critique de certains aspects du progrès technique accompagne naturellement cette réflexion. En toute logique, les activités du CETCOPPRA se sont, par conséquent, orientées vers le débat écologique et c’est ainsi que nous avons organisé, avec la revue Entropia un grand colloque à la Sorbonne sur André Gorz le 29 mars 2008 auquel participa Edgar Morin.

    Un nombre important de jeunes chercheurs du CETCOPRA ( six doctorants) travaillent sur la question de l’énergie, dans la perspective d’une critique écologique et de l’étude des facteurs socio-économiques favorisant le développement et l’usage des technologies alternatives non fondées sur l’énergie fossile. L’ADEME, principale agence pour les économies d’énergie en France, subventionne deux bourses de doctorat sur ce thème ainsi que l’EDF pour un autre doctorat. La Mairie de Paris finance une étude sur les éco-quartiers et deux doctorats sont en cours dans cette orientation : l’un sur la comparaison des effets socio-économiques de l’agriculture du bio-carburant en France et au Brésil (l’UF Fluminense de Niteroi), l’autre sur la contre-société formée par les mouvements qui vivent déjà dans le post-carbon avec l’Université de Valencia. Ce thème est plus récent et concerne plus les jeunes chercheurs mais leurs doctorats sont financés. Un travail en commun sur ce thème est aussi en cours au niveau européen.

    Les travaux d’Alain Gras portent depuis quatre ans essentiellement sur cette question et dans ce cadre la question écologique devient une question centrale qui oriente les recherches futures. Un ouvrage collectif a été publié en 2007 "Technique et décroissance" (Entropia n.3, Parangon).

  • Mondes numériques

    Le Cetcopra développe depuis de nombreuses années des recherches sur les "nouveaux nouveaux mondes" numériques (Balandier). Les mondes virtuels et les liens sociaux qu’ils interrogent s’inscrivent dans la réflexion critique sur les techniques, au cœur du macro-système. Les dernières années ont vu se développer les recherches sur les jeux vidéo.

    Les jeux vidéo, jeux sur console, sur PC, jeux d’arcade, jeux en ligne, se développent depuis les années soixante-dix. Apparus sur les campus américain et anglais à cette époque, ces jeux se sont considérablement développés, touchant un public de plus en plus divers (les femmes sont aujourd’hui concernées avec les SIMS en particulier), mobilisant une technologie de plus en plus complexe. Ils ne relèvent plus d’une pratique marginale mais témoignent d’un phénomène culturel. La diffusion massive des jeux vidéo, surtout en ligne depuis le milieu des années quatre vingt dix, s’accompagne d’un questionnement alarmé des familles et, en écho (ou est-ce le contraire ?) de la presse. Mais l’accent mis sur les phénomènes d’addiction aux jeux électroniques risque de masquer les véritables enjeux sociétaux attachés à ces pratiques nouvelles. Sous l’addiction il est au fond question des transformations du rapport à la règle, d’anomie, ce "mal de l’infini" identifié par Durkheim au siècle dernier, de transfert du contrôle social à des dispositifs techniques, de résistance enfin des corps et des principes de régulation sociale à ce processus de réification. Effet de la toute puissance de la règle plutôt que d’une dérégulation, produit de l’extension de la rationalité économique aux pratiques informelles, l’addiction aux jeux se révèle bien plus riche en significations que ce qu’une approche étiologique laisse accroire.

    Le mouvement du logiciel libre (free software) a également fait l'objet de recherches dans le cadre du Cetcopra. Né dans les années 1980 d'une fronde de certains informaticiens contre les conditions dans lesquelles le développement de l'industrie du logiciel les poussait à exercer leur activité, ce mouvement a progressivement essaimé hors de son milieu social d'origine : celui des hackers. En témoignent les pratiques de collaboration en ligne qu'il a favorisé (Wikipédia), les outils juridiques qu'il a inspiré (licences Creative Commons),  mais aussi les formes d'activisme qu'il a fait émerger autour des questions de propriété intellectuelle et de régulation d'Internet. À travers cet objet technique et social singulier qu'est le logiciel libre, il apparaît donc que les mondes numériques sont le théâtre de conflits, qui voient s’opposer des valeurs, des visions de l’avenir et des projets de société. Les recherches menées au Cetcopra contribuent à mettre en lumière ces choix indissolublement techniques et politiques liés aux mondes numériques.

  • Défense, sécurité, contrôles

    La biométrie : sécurité numérique et contrôle social

    D’un certain côté, la biométrie prolonge le mouvement de dématérialisation propre à la société de l’information. Le corps calibré, encodé, numérisé et fragmenté n’a plus rien de commun avec le corps comme médiation sociale et symbole de l’unité de la personne, plus rien de commun non plus avec la matière organique dont il est fait. Réduit à l’état de signes que l’on peut stocker dans des bases de données, d’unités interchangeables, sa valeur sociale et symbolique s’efface derrière sa valeur de circulation.

    La biométrie aujourd’hui, c’est la possibilité d’identifier un individu dans une masse et dans des flux. Elle s’inscrit dans la logique de contrôle à distance propre aux états modernes et au développement conjoint des Macro-Systèmes-Techniques. La biométrie actuelle est donc indissociable du processus d’informatisation de la société et de l’impératif de traçabilité (des signes, des choses et aujourd’hui des êtres vivants) qu’impose le recouvrement du territoire par la carte, le dédoublement du monde réel par son image. Ces recherches se font en collaboration avec l’Institut des Télécommunications et plus précisément "Télécom et Management-Sud Paris" (ex Institut national des Télécommunications –INT- prof. Sylvie Craipeau). Un ouvrage collectif a été publié "La connaissance dans la société technicienne", collect. Science et Société.

  • Technologies du quotidien

    Le quotidien est le niveau élémentaire d’observation de la vie en société. La psychologie y trouve une fenêtre ouverte sur l’inconscient, la sociologie y décrypte le vécu quotidien des inégalités sociales et des normes. L’ethnographie y recense les faits et gestes des individus, les objets matériels et les techniques.

    La technicisation de la vie quotidienne a commencé par le monde du travail (machinisme industriel). Depuis bientôt un siècle, elle s’étend progressivement à la plupart des activités humaines : transports, alimentation, distractions.

    Le Cetcopra explore les voies de cette technicisation, depuis le stade de l’invention et de l’innovation jusqu’aux usages et aux déchets. Les observations au quotidien permettent aussi de mettre en évidence l’inventivité des micro-acteurs. Enfin et surtout, une observation prolongée (ou le retour sur un même terrain) est indispensable pour éclairer les changements de civilisation : la technicisation du quotidien transforme-t-elle le rapport de l’homme à la nature, aux autres hommes, et à lui-même ?

    Dans de nombreuses recherches du Cetcopra cette observation du quotidien, associée à une exploration de la mémoire des acteurs ainsi que de l’imaginaire collectif est un passage obligé: aiguilleurs du ciel en salle de contrôle, pilotes en vol réel et conducteurs de drones militaires, soignants et patients face à l’imagerie médicale ou à des robots, internautes (participant à des réseaux sociaux, créant des logiciels libres, jouant à des jeux vidéo…), utilisateurs de la biométrie ou des nanobiotechnologies, aménageurs de quartiers "écologiques", etc…

  • Nanobiotechnologies

    Le Cetcopra mène une étude critique de ces technologies émergentes dans le cadre de projets ANR, en partant d’échanges avec les acteurs dans leur laboratoire.

    Les résultats du premier projet sur Bionanoéthique (2005-2008) ont été publiés dans un ouvrage collectif (B. Bensaude Vincent, R. Larrère et V. Nurock ed., Bionanoéthique, Vuibert 2008) :

    1. Le brouillage presque systématique des frontières entre disciplines, entre science et technique, entre nature et artifice, entre vivant et inerte, affecte profondément notre conception de la nature et pas seulement nos capacités d’intervention dans la nature
    2. Derrière les grands discours prométhéens la constellation des bionanotechnologies  comprend des cultures épistémiques, des visions de la nature et du vivant très différentes

    3. Enfin l’éthique promue dans le cadre des programmes "d’accompagnement" ELSI (ethical, legal and societal impacts) n’est pas suffisante. D’où le lancement d’un deuxième programme ANR tentant d’articuler plus étroitement l’éthique à l’épistémologie des recherches

    4.  

    Nano2e : Epistémologie et éthique des nanotechnologies (2010-2013)

    Le programme Nano2e est un projet de recherche fondamentale qui se fonde sur une "philosophie de terrain" : il s’agit de forger des concepts sur la base d’une étude fine des nano-objets de laboratoire, ce qui implique un va-et-vient ininterrompu entre l’élaboration conceptuelle et les enquêtes de terrain.

    L’enquête focalise sur les objets du design en nanotechnologie, et plus spécifiquement sur les biomarqueurs, les nanodispositifs pour la vectorisation de médicaments et les nano-implants cérébraux.

    Nano2e propose ainsi d’introduire des distinctions entre nano-objets à partir d’une meilleure détermination de leurs caractéristiques épistémologiques et de leur "mode d’existence" afin de poser des questions éthiques propres à chacun d’eux.

    L’hypothèse de base à l’origine du projet : l’éthique peut être fondée sur une étude du "mode d’existence" des nano-objets de laboratoire et sur leurs procédés de production. Ainsi Nano2E se démarque résolument des questions de gestion des risques et "d’acceptabilité sociale" des nanotechnologies, mais aussi de toute idée d’une « éthique appliquée » si l’on entend par-là une démarche descendante.

    Pour plus de renseignements, voir le rapport scientifique final du programme ANR Nano2e (PDF 333 Ko) .

    Ainsi que le descriptif général du projet (PDF 75 Ko) (indiquant l'intention générale et le positionnement du programme Nano2E.

    Liste des publications liées au projet (PDF 63 Ko).

     

    Manifestations scientifiques :

  • Imaginaires des techniques

    L’émergence des nouvelles technologies s’accompagne de discours et de visions des mondes à venir – technologiques, industriels, humains et sociaux - constamment redéfinis et transformés par leur utilisation. Leur événement s’impose comme nécessaire dans une trajectoire techno-scientifique, souvent argumenté selon une rhétorique du progrès, un discours "techniciste" qui considère toute innovation technique comme une solution aux défis des sociétés contemporaines.

    Ces récits, qui effacent la genèse, les origines et liens avec les dimensions non rationnelles (transformées en irrationnelles), historiques, locales des techniques, expriment un "idéal" – l’innovation scientifique et technique est bonne en soi – et une "logique d’action" : une stratégie de pouvoir de la part des promoteurs d’une innovation pour contrôler un domaine particulier de l’économie ou pour chercher à imposer un usage défini des technologies. Cependant toute innovation technique s’inscrit dans une culture qu’elle contribue à façonner, elle repose et crée des représentations qui en accompagnent l’histoire et le trajet, qui contribuent à son succès, à ses détournements, à ses échecs. Cela est vrai pour les technologies du quotidien, les techniques de pointe, les technologies de l’environnement, du corps et de la mort, ou de la santé.

    La caractéristique de la technoscience et des macrosystèmes techniques n’est pas seulement la technicisation de la science, l’efficacité de la technologie industrielle (à travers aussi une nouvelle construction de l’organique), l’amalgame d’un système technique avec la dimension sociale, la réécriture de l’ordre symbolique par les pratiques technoscientifiques et les narrations qui les accompagnent. La caractéristique de la technoscience est surtout la création d’un "techno-imaginaire", comme le définit l’anthropologue George Balandier (Le détour. Pouvoir et modernité, Fayard, Paris, 1985), un imaginaire construit par la modernité contemporaine technicienne qui le libère dans une multiplication des lieux, des moyens de production, d’utilisateurs et de manipulateurs.